À Propos des Sabbar Artistiques



LE FOND DE L’AIR EST-IL TOUJOURS ROUGE POUR LES NOIRS ET AFRICAINS ?



En 2018 nous avons fêté les 50 ans des révolutions de 1968 survenues un peu partout dans le monde. Si Chris Marker dans son film (Le fond de l’air était rouge) a pour ambition de retracer les montées des grandes utopies révolutionnaires des années 60 aux années 70, l’Afrique et les noirs sont les grands oubliés de cette œuvre magistrale, lyrique et intelligente.

Il existe peu de documents visuels quant à cette époque pour le continent, les africains, les noirs africains et ceux de la diaspora.  Pourtant, au Sénégal par exemple, cette lutte s’est faite autour de l’image emblématique de Omar Blondin Diop. Il est le fondateur du premier parti politique libre en dehors du parti unique de Senghor, à savoir le Parti Marxiste-Léniniste, parti qui émerge avec les grèves étudiantes qui commencent dès 1967.

Et tout comme certains universitaires, enseignants et syndicalistes, Blondin Diop et ses camarades du parti vont se retrouver emprisonnés par le régime de Senghor avec la complicité du gouvernement ex-colonial français.

Certains, comme Blondin Diop, trouveront la mort après des années de tortures et maltraitances dans les geôles sénégalaises, tandis que d’autres en sortiront des années plus tard, complémentèrent brisés. Mais en 1971, quelques mois après la mort du leader de toute une génération, Blondin Diop le multipartisme sera acté et jamais plus remis en cause. Normalien et acteur dans La Chinoisede Godard, Omar Blondin Diop est une figure emblématique des révolutions de 68.

Il est légitime 50 ans après de questionner son legs, ainsi que celui des autres militants, penseurs et artistes qui ont lutté et donné leur vie pour notre Démocratie.

Que sont devenues les révolutions en Afrique et pour les Afro-descendants à travers le monde ; le fond de l’air est-il toujours rouge, 50 ans après Mars 68 ?

Qu’est devenue l’image et la place de l’artiste militant- révolutionnaire en Afrique et à travers le monde ?




QUELLE PLACE POUR LES AFRICAINES, LES AFRO-DESCENDANTES ET LES FEMMES NOIRES 50 ANS APRÈS LES RÉVOLUTIONS ?


« Le succès ou l'échec d'une révolution peut toujours se mesurer au degré selon lequel le statut de la femme s'en est trouvé rapidement modifié dans une direction progressive. ».



Cette phrase est une citation d’Angela Davis, extraite de son livre ‘Women, Race and Class’, paru en 1981, en pleine explosion des années Reagan - époque charnière car celle du retour de l’ultra capitalisme dénommé avec euphémisme « Ultra Libéralisme ». De ces années- là, le clivage entre classes aisées et pauvres va s’accroître exponentiellement avec les mesures économiques néo-libérales prises de concert aux USA, en Europe et dans le reste du monde. Sauf dans le bloc de l’Est, région qui se dit communiste et qui résiste encore mais pas pour longtemps.

Et même si la chute du mur de Berlin n’arrive que 8 ans plus tard, en 1981 ; les théories communistes de l’ex Black Panther, professeur de philosophie, et ouvertement bisexuelle, ne font pas l’unanimité. Malgré des critiques élogieuses du New York Times, son livre sort quasiment en catimini. Ses idées paraissent clairement postdatées avec un arrière-gout de fin d’utopie avec le démantèlement total du mouvement des Black Panthers

Pourtant, c’est cette même année que Kimberly Crenshaw sort diplômée d’une licence en Art avant de s’orienter en Droit à Harvard, et de développer les années suivantes les thèses d’Angela Davis ; pour à son tour créer les fameuses théories de l’Intersectionnalité.

Ces théories sont devenues incontournables aujourd’hui que ce soit en droit, sociologie, mais aussi dans les nouvelles luttes féministes noires mais pas que, puisque les théories de l’Intersectionnalité ont été également largement portées aux nuées dans les milieux LGBT occidentaux.

Oui, aujourd’hui il est largement admis et reconnu que lorsqu’on est une femme noire pauvre au Etats-Unis mais aussi en Europe, on est triplement discriminée, par sa classe sociale, par son genre et enfin par sa couleur de peau. Admettre ces poly-discriminations vis à vis des femmes noires était impensable il y a à peine 37 ans, lorsqu’Angela Davis publiait son livre.

Lorsqu’on parlait de discriminations, cela était principalement focalisé sur la couleur de peau.

On se référait là au fameux terme « Race » en anglais, qui englobe à la fois la notion de couleur de peau et l’organisation pseudo-scientifique de catégorie fondée sur la suprématie de la couleur blanche européenne sur le reste du monde, légitimant ainsi l’exploitation de l’Humanité par l’Homme Blanc, Le Capitalisme et le Racisme.

Mais lorsqu’Angela Davis ou Webb du Bois se réapproprient le mot ‘Race’, il est surtout sous-tendu de la notion de couleur de peau, plus exactement la peau noire. D’où dès les années 20, le développement de ce qui sera nommé les ‘Race Films’, films et productions destinés aux noirs exclusivement, fait par et pour. La fin de la seconde guerre mondiale va peu à peu effriter cette industrie en intégrant de plus en plus de noirs dans les productions américaines, jusqu’à sa disparition totale avec l’avènement de la BlackExploitation. Un cinéma de noirs, fait par les noirs mais destiné à un public universel.

Depuis quelques années, avec des figures prônant un renouveau du féminisme noir avec des figures telles que Chimamanda Ngozi, de nouveaux mouvements ont vu le jour.

Et ce terme anglophone ‘Race’ semble revivre de beaux jours, dans la zone francophone européenne, de la même manière que les ‘Race Films’, il décrit un féminisme qui se voudrait européen et non-blanc, sous le terme Racisé-e ; d’autres préférant le terme plus transversal d’Afro-Féminisme.

Mais sur le Continent africain, qu’en est-il de ces résurgences du féminisme et des théories qui veulent repenser la femme noire africaine, arabo-africaine, touareg-africaine, berbère-africaine, blanche-africaine ? Comment résonne la citation d’Angéla Davis dans un continent jeune, à l’orée du cinquantenaire des révolutions de 1968 ?

Ces féministes africaines humanistes, loin d’adhérer à l’Afro-Féminisme, représenté surtout par les femmes noires européennes et de la Diaspora, qui pour certaines donc se définissent par l’avatar anglophone de racisé-e-s, ne sont plus audibles.

Loin également de se reconnaître dans le féminisme européen et blanc, où se situent donc les femmes africaines ? 

Car celles qui sont noires, pauvres et africaines, elles ne sont pas triplement discriminées, mais bien quadruplement, parce qu’africaines. Et cette discrimination est  parfois faite par leurs propres consoeurs noires qui vivent en Europe. Et du fait qu’elles sont nées et vivent sur le continent, elles n’ont pas le droit à la parole, on parle constamment pour elles…

Car ce dont elles parlent, le matriarcat, la polygamie, la libération des femmes par elles mêmes, dans d’autres système de pensées n’intéressent ni les médias mainstream, ni les intellectuelles qui cristallisent l’attention à l’internationale. Elles ne sont audibles ni dans leur pays, ni dans leur continent ni à l’international. Dans leur pays, ce sont les intellectuels noirs qui parlent pour elles, lorsque ce ne sont pas leurs consoeurs intellectuelles de la Diaspora, noires européennes ou noires américaines.

Les femmes africaines ne deviennent audible qui si elles s’élèvent au rang de célébrité ou super star internationale comme Angélique Kidjo. Car ce qui provient du Continent semble poussiéreux, passé de mode lorsqu’il s’attache de décrire les conditions de la Femme.

Et au même moment subsiste un autre mouvement qui vit un regain d’intérêt, l’Art moderne venu d’Afrique. L’art Contemporain, qu’il s’exprime par la photo, la peinture, les installations, les vidéos, attire l’intérêt des grandes galeries d’Arts, des fondations, des revues ect…Aussi les femmes artistes africaines sont à la mode, elles sont exposées. Mais qu'en est-il de ce qu’elles ont à dire et délivrer en qualité de réflexions et pensées au monde ? Là encore leur voix semble inaudible…

Aussi dans ce paradoxe, il nous semble essentiel de redonner la voix aux femmes du Continent, à travers ces journées artistiques et réflexives que sont les Ateliers.

Car, oui, il nous semble essentiel et fondamental de comprendre avec elles, si 50 ans après les révolutions de mars 68, le rôle et le statut de la femme africaine s’en est trouvé modifié d’une manière progressive.

C’est dans cette optique que nous prévoyions les Sabbar-Ateliers, et nous souhaitons qu’ils constituent une première étape vers cette réflexion.